jeudi 7 mars 2013

Lettre ouverte à Liberation

1er jour de vacances

 Ce matin la une de Libération parle du droit à la sexualité des personne handicapé. Ni une ni deux, jus d'orange à gauche de l'écran, pain au chocolat de l'autre, je saute à pied joins dans l'article... Qui une fois de plus parle de handicap physique et patati et patata....

Ah? Mais que vois-je là en bas de la page

Trééééés bien....

Cher Libé;

D'abord je voulais vous remercier pour cet article qui a le mérite d'aborder le sujet.

Mais voilà, je vais aussi parler du reste et de mon expérience, parce que dans votre sujet vous oubliez une grande part du handicap et de la sexualité. Un peu comme si vous ne parliez que de la tour Eiffel à Paris (tant qu'à parler de sexualité...)

Dans le handicap il y a ceux qui ont la parole: les handicapés physiques, les handicapés sensoriels (oui les muets ont la parole, ça marche aussi...)

Et puis il y a ceux qui ne l'ont pas, jamais, ou pour qui on parle: les déficients intellectuels. Bon, alors je reprend pour les deux du fond (et accessoirement pour tous les médias télé qui ont déjà fait l'amalgame), je ne parle pas ici d'autisme hein!!!! L’autisme est une psychose infantile. Je parle bien ici de DÉFICIENCE INTELLECTUELLE: les trisomiques 21 ou autres, les sous oxygénés à la naissance, les traumatisés crâniens, et tout ceux qui ont marché à 3 ans, parlé à 6 et à qui un matin on a dit "bon bah vous pouvez pas suivre à l'école alors zou... en IME, puis vous irez d'enfermement en enfermement".

Cette minorité là que personne ne veut voir parce qu'elle ne parait pas bien belle vu de loin je m'en occupe, je suis éducatrice.

Les personnes que nous accueillons, leur argent est confié bien souvent à leur famille. Des familles qui bien souvent nie le fait qu'ils soient adulte, alors je ne parle même pas de sexualité... Je vais vous raconter la misère sexuelle dans laquelle on les enfonce...

Quand je suis arrivée il y a quatre ans dans ma boite (j'aime bien dire dans ma boite parce que tout est toujours fermé, avec des clefs, des fois qu'ils s'échappent...), j'ai rapidement été enceinte (ceci n'a rien à voir avec mon entrée dans ma boite). Dans le même temps quelques sœurs de nos usagers ont accouché dans la même période.

Un matin, Armand est venu me voir en me demandant comment le bébé sortait. Je lui explique, mais je me dis que quand même, Armand a 26 ans, c'est curieux que personne ne lui ait jamais expliqué cela (oui, oui je suis une grande naïve). Puis dans l'institution le bruit a couru que "j'expliquais les choses".

Je les ai tous vu défiler les uns après les autres (quand j'y pense, moi aussi je devrais faire un film...) avec des questions de plus en plus poussées: "Si j'embrasse Lucien sur la bouche est-ce que je tombe enceinte?", "Comment on fait l'amour?", "C'est quoi la pilule et le préservatif?", "C'est quoi un film porno?'... Je reste dans le soft mais je vous jure qu'il y a eu bien pire. Un jour, je n'ai pas pu trouver de réponse. J'étais trop mal à l'aise face à un garçon qui me posait une question. Notre confrontation quotidienne était trop compliquée, trop intime... Comment expliquer cela... (je vous avoue qu'après coup, je ne me souviens même plus de la question...)

Du coup, je me suis dit "on fait de la prévention au collège, on a qu'à faire venir des spécialistes pour parler de sexualité avec eux"...

On n'a qu'à... C'est ça. je vous ai déjà dit je suis très naïve.

D'abord je me suis confrontée à la réticence de mes collègues, qui avait déjà essuyé les plâtres quelques années auparavant. Puis quand je les ai eu convaincus, j'en ai parler à la direction. Ce fut un "non" catégorique "mais comment va t-on informer les familles?" était leur litanie. Pour moi, une note d'information aurait suffit. Mais il a fallu leur accord... 3 familles ont refusés. 80% ont laissé faire en précisant "de toute façon, je ne vois pas ce que ça l’intéresse, c'est un enfant dans sa tête"

Puis on m'a demandé de ne pas dire qu'on parlait de sexualité mais de "vie affective". Bon, là j'avoue que j'ai rigolé le jour de la première visite où les résidents ont demandé "les dames qui parlent d'amour et de cul".... Vive la vie affective pour les parents!!!

Et puis (cette étape là m'a quand même pris plus d'un an), il a fallu partir à la recherche d'intervenant. Donc là autant gravir l'Everest avec des crocks et un short à paillette, c'est plus simple, plus rapide et moins dangereux.... (après c'est peut être moins esthétique mais ça c'est un autre débat...)

Donc, j'ai écumé les docteurs, gynéco, associations, infirmières, sages-femmes de ma région. Bizarrement dès que je parlais de mon public, personne n'avait le temps...

Pendant ce temps là, l'ouverture de paroles engendrée par ma réponse aux questions, avait provoqué un afflux d'hormone et on voyait les couples se créer... Et ils ne faisaient pas que de se créer... ils risquaient même de procréer à ce niveau-là...

Mais selon ma direction, ce n'était pas vrai. Selon les parents ça n'existait pas.

Oui. Le monde du social est un monde aveugle...

Au printemps 2011 (deux ans après la mis en place du projet), je rencontre enfin une équipe du planning familiale qui veut bien venir nous parler. Après moult rebondissement, l'aide d'une collègue, nous parvenons à mettre en place à la rentrée 2011 des rencontres trimestrielles avec elles (soit quand même 3 ans de mise en route...)

Au centre, on n'en parle pas de cette expérience. Ni avec les familles, ni avec la direction. 

Il y a trois jours, la direction nous a même demandé d'être TOUJOURS avec les résidents. Toujours une présence à coté d'eux. Plus d'intimité. Aucune. Leurs vies c'est chez eux, le centre, le centre, chez eux. Et on ne leur permet plus AUCUN moment où enfin il pourrait s'aimer.

Alors l’assistance sexuelle, super. Vraiment j'y crois. Mais sérieusement avant ne pourrait on pas penser qu'on pourrait former des gens à parler sexualité aux handicapés (notamment déficient), à faire une grande campagne sur la protection (oui le sida se propage aussi chez eux et de façon bien plus exponentielle que dans d'autres population), et puis surtout leur dire que ça existe mais surtout qu'ils ont le droit de s'aimer.

Et puis former dans les écoles les futurs professionnels et directeurs à cette question! En trois ans de formation, pas un UV sur la question. Je remercie juste mon prof de psycho qui a tenté d'ouvrir nos œillères!!!!

De plus qu'attend t-on pour créer des lieux où les personnes handicapées (quel qu’elle soit!) pourrait s'aimer en toute discrétion! Parce qu'avant de parler du droit à la sexualité, il faudrait pouvoir parler du droit de s'aimer librement! Parce que comment s'aimer quand on est toujours sous la surveillance de quelqu'un?

Je sais que j'ai été un peu longue et je pense qu'il est difficile de croire qu'on en soit encore là en 2013. Je vous invite à lire ceci si le sujet vous interesse http://www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2008-3-page-33.htm, et même je vous invite à venir voir ce qu'il se passe dans les institutions... Vraiment...





mercredi 6 mars 2013

De l'intimité...

 7eme jour sans être sur mon atelier.

La vie d'handicapé n'est pas simple tous les jours, surtout sur le plan des relations sociales.

Soyons claire. Si je prends a situations des usagers de mon établissement. Ils sont dans leurs familles toute l'année. Il se lève le matin à la maison, le transport passe, les amène. Avec un peu de chance il y a une ou deux personnes d'un autre établissement, ils sont déposés au foyer, y travaillent toute la journée, puis à 17h00, le transport repasse, les récupère, ils rentrent chez eux. 

Aucun ne voit un autre à l’extérieur. 

Au centre, les portes donnant sur l'extérieure sont fermées à clef. Ils ne sortent qu'avec nous, ou pour aller chercher le pain ou faire une petite course. 

Paulette, par exemple vit avec son papa de 83 ans. Son papa, malade ne peut pas sortir. Pas de voiture, il faut attendre que les frères et soeurs qui vivent en province viennent pour pouvoir sortir... Les volets d'ailleurs sont sans cesse fermés car il n'a plus la force de les ouvrir. Une infirmière passe 3 fois par semaine mais c'est tout. Le simple fait de venir au centre est une respiration, une vue sur le monde. Paulette me rend souvent triste.

Je suis toujours septique devant ce paradoxe: cette enfermement qui est leur ouverture sur le monde.

Depuis que je suis arrivée, j'ai tout fait pour leur offrir des temps à eux, partageant mon enthousiasme et mes désirs professionnels, l'équipe qui m'a suivit dans mes ambitions. D'abord, je me suis battu pendant quatre ans pour trouver des professionnel qui acceptent de venir parler de l'amour, d'amitié,  de la vie sexuelle avec eux. Se mettre à leur mesure pour répondre à leurs questions. Nous avons trouvé une infirmière et un médecin, très pédagogues qui font le déplacement deux fois dans l'année pour nous rencontrer.

Et puis, j'ai parlé longuement avec chaque famille, sur l'importance de les laisser ne rien raconter. Oui, c'est le seul endroit où ils ont une intimité, un lieu à eux, alors ils on le droit d'avoir leur jardin secret. Et leur enseigner, à eux, qu'ils on ce droit de garder des choses pour eux... Et j'ai été ému le jour où la maman de Simon m'a dit "Je l'ai travaillé au corps pour savoir... Mais il m'a dit -Maman! C'est ma vie, laisse moi tranquille!-"

Et puis, nouvelle direction -directive-, nouvelle direction -de sens-, on nous demande d'être avec eux tout le temps: pendant les temps de réunion mais aussi pendant les temps de pause. Toi, l'éduc, tu vas te mettre au milieu de la salle de repos, à faire un jeu, ou à jouer à l'ordinateur avec l'un ou l'autre pour "gerer le groupe, qu'il n'y ait plus de dispute".

D'abord dans cet enfermement, ce lieu où il voit sans cesse les mêmes têtes, les mêmes façons de faire, les disputes moi perso je trouve ça plutôt sein. J'adore mes collègues mais rares sont les réunions où on ne se prend pas le choux sur tel orientation ou tel analyse. Passionnés, nous débattons sur ce qui est le mieux pour Kader ou Marie,... La tension ressort et tant mieux. Pourquoi leur éviter à eux de ressortir cette tension qui est déterminante pour leur relation sociale. Ruppert Barnes disait

« On ne se dispute qu'avec les gens qu'on aime, les autres on les ignore ou on leur fait la guerre. »

 Pourquoi pour eux, ce serait différent?

 Et puis, il y a leur amitié, leurs amours qu'ils ne vivent que là.  Ces intimités qu'ils ne peuvent échanger chaque jours qu'entre 13h et 14h...  Alors à quoi je vais servir moi au milieu de ce groupe qui se cherche, se trouve, se découvre, s'aime parfois, échange des choses qu'ils ne veulent pas échanger avec nous. 

 Je m'imagine moi, au travail, à chaque fois que je veux échanger avec un collègue, mon chef, à coté de moi, écoutant, ou pouvant entendre ce que je confis... Je crois que j'exploserais, que je deviendrais folle.

 Il me semble que cette demande de la direction est d'une violence folle. Le peu de liberté qu'on leur a laissé, on leur retire encore. Que va t-il leur rester???

A l'heure où on envisage, où on parle de mettre des travailleurs du sexe au service des personnes handicapés, on supprime la  possibilité qu'ils puissent déjà connaitre l'amour, l'amitié, le sentiment voire la sexualité avec celui qu'on aime...

 Un jour j'ai appris que le terme éducateur venait d'educaré qui voulait dire "aller vers l'exterieur"... Et petit à petit, je regarde ces portes fermés à clés, ces sites internet interdit, ces sorties qu'on ne fait plus parce qu'il faut leur donner une notion de travail qui vient à eux. Et je me dis, qu'on n'est plus des éducateurs qui les accompagnons dans la cité. Mais qu'est-ce qu'on est au juste?

 

Voilà, je viens de passer 15 minutes à chercher une photos d'illustration... "amour chez les trisomiques', "intimité chez les personnes déficientes intellectuelles"... On vous donne au choix des photos de travailleuses sexuelles, ou bien des jolis enfants trisomiques (bien blond tant qu'à faire avec de jolies joues bien roses)... En même temps si en tant que travailleur on n'est pas capables de le respecter dans nos établissements, comment le faire comprendre au monde qui l'entoure... J'ai honte.

 

 

 

 

 

  



mardi 5 mars 2013

1121 euros

6 jours sans être sur mon atelier

1121 euros. C'est exactement le smic aujourd'hui.

C'est aussi ce que gage deux de mes collègues. Ils font exactement le même travail que moi, voir plus étant donné qu'ils font certains transports. 

Ils doivent aussi écrire des rapports éducatifs, prendre en charge et mettre au travail des adultes handicapés, avoir la responsabilité de 5 personnes, rendre des comptes, des horaires, monter des projets... Un vrai travail d'éducs.

Alors qu'est-ce qui vaut les 400 euros qui séparent nos salaires? 3 ans d'études et un diplôme. Injustice totale...

Dans le social certain slogan ne veulent rien dire; "Tout travail mérite salaire...", "A travail égal, salaire égale".... Le social n'a de social que le nom....

Aujourd'hui quand je rencontre des personnes qui me demandent ce qu'il faut faire pour être éducateur je les décourage...

Le travail d'éducateur n'est pas si loin du travail médical. Nous avons des vies, voir des plans de vie entre nos mains, nous garantissons une paix sociale, protégeons d'une révolution sous-jacente, trouvons des solutions à ceux qui n'en ont pas. Nous ne faisons jamais grève, nous rebellons si peu.

Les seuls moment où vous entendez parler de nous c'est au journal de 20 h pour ces salauds d'éducs qui ont violés de pauvres enfants sur un bateau, ou par l'image du grand frère qui, oh génie de l'éducation, règle tout en 90 minutes (et avec une facilité déconcertante).

Quand je dis que je suis éduc spé, on me répond "spécialisé en quoi?"... Comme quoi notre métier est tellement méconnu qu'on ne sait même pas nous poser des questions...

Mais le vrai scandale est là. Un éducateur qui a toutes ces responsabilités gagne entre 1121 euros et 1600 euros (au bout de 6 ans d'expérience, soit 10 ans sur le terrain).

Sachant que les usagers qui sont dans ma boite (métaphore pas si loin de la réalité...) ont une Allocation Handicapée de 750 euros qui peut monter jusqu'à 950 euros grâce à toute sorte d'aide. Sachant que le RSA est à 483 euros, dites moi quel est l'interêt de venir motiver les troupes à être usées avant l'heure, à faire des heures sup, à partir 2 fois dans l'année en transferts (à être absent de ton domicile pendant une semaine), à travailler certains week-end, voire certain jours fériés, à parfois faire des nuits, à se faire parfois agresser, prendre des risques...

Je veux bien qu'on ne choisi pas son métier pour un salaire. Mais si demain on ne me pait plus je n'irait plus travailler. Alors 1121 euros par mois, c'est comme dire "votre travail c’est de la merde", c'est une insulte à ton action dans la société.

Et c'est mon premier pavé dans la mare pour la mère Cane



lundi 4 mars 2013

accompagner n'est pas conduire

5 jours sans travailler dans mon atelier

La semaine dernière, j'ai discuté du fait que je n'avais pas pu travailler dans ma salle, avec mes collègues. Eux ne voient pas les choses comme moi. Le fait de créer une organisation différente amuse les usagers et ils ne souffrent pas de la situation. Cela créé aussi une bouffée d'air, un moment différent. 

Souvent nous confrontons nos points de vue sur pleins de choses et j'aime vraiment ces échanges pleins de bon sens qui font avancer les questionnements et notre vision des choses sur notre accompagnement.

Je suis sans doute plus radical dans mes propos, mes pensées, mais je suis aussi, peut-être l'éduc qui revient le plus sur ses certitudes...

Je suis toujours partagé entre leurs bien-être, leur bonheur et les aider à comprendre ce qui ferait qu'ils seraient acteurs de leurs vies... Et je me rend compte, que, (ce cheminement est sans doute aidé par le fait qu'aujourd'hui je suis parent), c'est tout le nœud de l'éducatif: les laisser faire des choix mais les guider vers ce qui est bon pour eux, tout en acceptant que ce qu'ils choisissent n'est pas forcément le meilleur à nos yeux.Et que dans leur choix qui parfois nous parait erroné, ils finissent par être heureux.

J'ai mis longtemps à accepter que mon choix n'était pas forcément le leur, et surtout que je n'avais pas forcément raison... Au début de ma carrière, souvent, je m'énervais ou partais frustré quand un usager ne prenait pas le chemin que je lui indiquait, laissant complétement de coté leur libre arbitre, le fait que l'autre avait le droit de faire d'autre choix de se tromper, ou que moi, je puisse ne pas avoir tous les tenants et les aboutissants de la raisons de ces chemins escarpés.
aujourd'hui, j'ai compris que mon rôle est surtout de leur apprendre qu'il y a des règles de vie en société et que ça ils ne peuvent pas en déroger. Mais qu'en est t-il de leur choix de vie?
 
Prenons Anne. Anne a 45 ans, trisomique, elle vit chez sa "petite" sœur qui vit en couple. Ce couple n'a pas pu avoir d'enfant et la dorlote comme si c'était leur "petite" fille et l'avoue sans complexe. A 48 ans, Anne laisse croire à sa famille qu'elle croit au père noël, attend ses barbies et ses crayons de couleurs, et saute de joie à l'annonce des vacances en Bretagne.

Au centre Anne aime travailler. Elle a un goût particulier pour les fleurs, et en prend soin. A noël, elle réclame des montres et des bijoux.

Au début, avec Anne, j'essayais de la convaincre qu'il fallait qu'elle fasse comprendre à sa soeur qu'elle n'était pas une petite fille, qu'elle devait la traiter en tant qu'adulte. Je reprenais la famille en réunion, sur les calins, les termes "école" et les heures de couché qui était obligatoire à 9h.

Et puis, je suis allé faire une rencontre familiale chez Anne. Bien sur, la chambre rose et caricaturale de la petite fille, m'a choquée dans un premier temps... Je voyais ma bonne vieille Anne si active au centre se transformer en poupée face à sa soeur qui refusait (et le verbalisait!!!) de la voir comme une adulte. Mais je voyais Anne qui trouvait aussi cet équilibre en ces deux situations: d'un coté elle était considéré comme l'adulte qu'elle était, et profitait de ses relations amicales, et de travail au centre et en même temps, chez elle, elle trouvait de quoi la rassurer, et se reposer dans un climat de confiance.

Anne savait se satisfaire des deux. Sa vie était construite sur ces deux piliers et je ne comprenais pas trop ce que moi je pouvais y changer à part lui procurer de l'angoisse....

Anne était heureuse ainsi. Elle était parfaitement intégrée dans son quartier, avait un rôle assumé dans sa famille et défini dans la structure.... A quoi servait de changer les choses puisque ça ne dérangeait que moi finalement...

Mais, paradoxalement, peut-on tout laisser faire sous prétexte qu'ils sont bien?

Bien sur, les faire travailler, leur donner une situation, un rôle dans la société c'est important pour eux. Mais ne pas les payer pour ce service rendu, pour ce travail auquel ils ont donné du temps et de l'énergie est-ce juste? 
Bien sur ils sont heureux dans ce qu'ils font et ça ne les dérange pas de ne pas avoir d'argent... Et pour cause ils n'en ont pas notion. Est-ce que parce qu'ils sont bien et heureux dans l'endroit où ils sont, on doit ne pas les payer? Est-ce que parce qu'on leur offre un rôle dans un fonctionnement institutionnel, un rôle bien défini, on ne doit pas leur donner ne serait-ce un avantage, un dédommagement? Est-ce qu'être heureux et bien dans sa vie ça suffit? Est-ce que notre rôle s'arrête là ou doit on se battre aussi pour des droits auxquels ils n'ont pas accès, des droits pour lesquels il ne sont pas dans la capacité de se battre, au risque parfois, de les mettre moins à l'aise, plus mal dans leur vie?

Toute la complexité de mon travail est là et parfois, je dois bien l'avouer, je n'ai pas de réponse à cela..




mercredi 27 février 2013

De la Bergère...

Il y a des fois je me demande pourquoi j'ai fais trois ans de formation à 1500 euros l'année (je suis tombé dans l'école la moins chère de France en plus...).

Bilan de ma journée? Nul, néant, nada... 

Voilà trois jours que j'écris ce blog et pas un jour où je n'ai fait mon métier. 
Aujourd'hui, c'était la réunion de direction. Les GO éducateurs, ont été gentiment invité à mener les troupes dans les ateliers de l'autre coté de la cours et de tenir les bêtes usagers sages et sans bruit pour ne pas déranger ces gentils directeurs qui travaillent dur.

Donc nous avions installés des tables dans les ateliers de travail. Table autour desquels les usagers se sont assis et ont attendu que quelque chose se passe... Les ateliers de travail, étant occupés par des tables pas d'espace pour travailler, les outils pédagogiques étant dans ma salle, pas moyen de travailler. 

Nous voilà trois collègues, 15 résidents, coincés autour de ces tables à attendre. Alors on a attendu....

Quand midi est arrivé, on a mangé les Mcdo offerts par l'établissemnt puisque la salle de restauration était occupé par la direction. Mon chef est arrivé pour demander aux résidents à quel point c'était sympa. J'ai juste souligné que manger des Mcdo dans un atelier de travail sur des tables crades, ce n'est pas forcément ce que je donnerais comme définition du sympa.... Comprenez pourquoi je ne serais jamais dans ses petits papiers...

L'après-midi est arrivé, nous avons pliés les tables, on a passé un coup de balais, pris des photo dans l'objectif de faire un dictionnaire à image (avec mon Iphone parce qu'on réclame un appareil potable depuis 2 ans, mais comme il faut que les éducateurs fassent eux-même trois devis, c'est compliqué...).

Donc à 14h50 tout était plié, il a fallu tué le temps jusqu'à 16h. Et tué le temps avec rien c'est long...

Nous avons discuté, rit... Puis, c'était l'anniversaire de Sarah....

Arthur, son amoureux lui a offert un parfum bon marché. Et Sarah était tout émouvu....

"L'Educ! Arthur, il me fait battre mon coeur..."

Et par cette toute petite confidence, Sarah a donné un peu de sens à ma journée...


mardi 26 février 2013

Adaptabilité Quand tu nous tiens…

Ce matin, je suis arrivé dans une salle de travail qui était vide. Pas de table, pas de chaise, et un ordinateur qui n'avait pas de souris. Oui, ce matin mon atelier été vidé pour cause de comité de direction, qui aura lieu demain.

Bien sûr, on me demande de m'adapter. Demandez à un maçon de s'adapter sans brique et sans ciment.

Évidemment la colère s'installe en moi. Mais le chef n'est pas là. Le chef est en retard. Le chef n'a pas prévenu. Les résidents me questionnent:
- On fait quoi l'Educ aujourd'hui ?
-Je ne sais pas Paulette, aujourd'hui, on n'a pas de salle. Pas d'ordi. Je ne sais pas…

De grosses larmes me montent aux yeux je m'isole pour ne pas qu'ils me voient. J'essuis mes larmes, devant tant d'ingratitude envers ces personnes déjà en difficulté. Une part de moi continue de penser que ce n'est que de l'incompétence.
Je sors les jeux que ma collègue utilisent pour leur faire comprendre les règles routières, les règles de vie, les règles de jeu.
Mais je tiens bon. Je ne travaillerais pas aujourd'hui, puisqu'on ne m'en donne pas les moyens.

10 minutes plus tard le chef fait irruption dans ma salle, avec une souris que j'ai déjà testé sur  l'ordinateur. Je sais qu'elle n'a pas de port USB, donc par conséquent qu'elle ne peut pas aller sur cet  ordinateur. Mais je la laisse Galerer.

Il revient vers moi avec sa souris inadaptée pour me parler. Je ne bouge pas d'un pouce et continue mon jeu avec les résidents.

« L'Educ, s'il n'y a pas de souris, c'est que je lai donnée à la secrétaire qui en avait  besoin. Et si tu n'as pas de table, c'est par ce que il est y a les la direction qui vient demain. Il y'a des priorités. »

Je lève enfin les yeux vers lui et je lui répond : « Ma priorité à moi c'est qu'ils travaillent. Mais visiblement on n'a pas les mêmes priorités. »


Je vais passer ma journée à faire des jeux, à les occuper, pendant qu'on fera une belle structure pour les directeurs. Aujourd'hui, on a bien nettoyé la vitrine en n'oubliant juste de changer le contenu des marchandises à l'intérieur.

Demain, nous serons 25 dans deux salles, à s'occuper, à manger, à faire notre possible pour ne pas les déranger.

Demain, je serai bergères.





lundi 25 février 2013

mi-figue, mi-raison....

Je n'aime pas le lundi. 

D'abord parce que je dois nettoyer la cuisine et que je ne suis pas ce qu'on appelle une as de la serpillère. Et pour ma collègue, pour des raisons d'hygiène, tout doit être nickel. Du coup je me mets la pression mais je sais pertinemment que même au mieux ça n'ira pas.

Par contre cette semaine, je ne remplace personne ce qui fait que je peux mener à bien mes projets. Ça parait dingue mais comme je remplace sans cesse mes collègues qui sont en vacances, je n'ai jamais de temps pour faire ce pourquoi je suis embauchée à la base. Le mois dernier par exemple je n'ai été que neuf demi-journée sur mon groupe. Soit 21 heures, même pas une semaine complète....

Du coup ce matin je me suis fais plaisirs. Mon projet c'est de monter un journal, et de les faire réfléchir sur ce qu'est le travail. Puisque c'est le projet d'établissement autant qu'il comprenne ce que c'est!!!! Et cette semaine c'est semaine pleine!!!! Sauf que... Lundi c'est cuisine, mercredi matin je suis en réunion, jeudi il y a réunion d'équipe et vendredi je suis en cuisine...

Puis, même dans mon atelier il y a toujours des commandes... Et ce matin la direction demandait quelle utilisation faisaient les résidents d'internet...

Chez nous internet, de toute façon ils ne peuvent l'utiliser sans nous. Des codes, des interdictions... Il y a tout un protocole et c'est plus surveillé que la maison blanche le jour de l'investiture d'Obama. Alors j'ai pris le problème autrement: Comment utilisent-ils internet chez eux? 

On a fait un sondage, on est passé auprès de chacun, ils ont posé les questions, récolter les réponses. Et la révélation est simple: internet ça demande de savoir écrire, alors seuls, ils n'ont pas trop l'occasion de s'en servir... Parfois, un frère, une soeur, vient aider mais on est tous pareil: à la maison, les parents ont aussi envie d'avoir du temps pour eux... Alors quelques uns prennent le temps d'aider ou d'accompagner les enfants. Mais certains ne savent même pas s'en servir et ça ne les intéresse pas.

Du coup on en revient à l'éternel compte rendu: le seul endroit où ils peuvent être comme tout le monde et apprendre à l'être c'est au foyer. Et on leur interdit puisqu'ils doivent travailler pour s’intégrer... Et moi j'ai encore l'impression de remplir des passoire d'eau...

Voilà, je sais que parfois quelques grains de riz se coincent dans la passoire et que l'eau passe moins bien. Je vois bien que les parents résistent et que même les résidents commencent à râler.... Je vois bien, que de parler d'internet ce matin, c'était aussi parler d'eux, de leur façon de vivre, de dire ce qu'ils aimaient ou pas... Et que ça se sont des armes pour aller à l'essentiel. Mais encore faudrait-il qu'on me donne du temps pour aller à l'essentiel.... Pour faire mon travail comme on me l'a demandé... Et comme je l'envisage....

Parce qu'internet c'est aussi s'ouvrir au monde